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Née le 09/09/09 dans l'année du bœuf

par François Miclo, Philosophe

Chimère, nous dit la mythologie, est fille de Typhon et d’Echidna. Papa est un dieu du panthéon grec primitif suffisamment malfaisant pour qu’on le rende responsable des ouragans et des tornades. Maman ne vaut pas mieux : c’est une femme, mais aussi un serpent. Imaginez-vous donc la tête de Chimère, fille d’un Dieu voyou et d’une vipère à visage humain. Si Barnum l’avait connue, il en aurait fait l’une des vedettes de ses « Freak Schow » et Bytes dans le film de David Lynch aurait eu vite fait d’oublier John Merrick, The Elephant Man, pour faire des yeux de Chimène à Chimère. En anglais, l’étymologie du terme « Freak » renvoie aux valeurs morales du moyen-anglais « frekinge » (au comportement capricieux). Dans les langues latines, le « monstre » (« monstruo » en espagnol, « mostro » en italien, puis par voie de contagion du latin à l’anglo-saxon « Monster » en anglais et en allemand ) est le simple substantif de monstrare : montrer, désigner, donner à voir. Le monstre n’est pas uniquement celui qu’on montre, mais bien celui qu’on ne peut que montrer. D’un monstre, il n’est absolument rien à dire : il excède la langue commune, il échappe aux catégories rationnelles, aucun concept ne parvient à en faire le tour. Qu’on l’assigne à une case, le monstre est déjà dans une autre. Qu’on lui colle une étiquette, il l’arrache. Le monstre n’existe jamais que dans sa seule monstration.

Or, qu’est-ce que l’art sinon la tentative de montrer en images ce que ne peuvent pas dire les mots ? Là où le langage et la pensée rationnelle ne suffisent plus à dire l’état du monde, il ne reste plus que les images pour essayer de le faire. Regardons Pablo Picasso peindre son Guernica. Les dimensions de la toile (sept mètres sur trois) ne sont pas utilisées ici pour le sensationnel (s’il avait voulu consenti à cela, Picasso aurait utilisé une autre technique qu’un camaïeu de gris pour peindre son œuvre), mais uniquement pour soutenir l’idée que cet événement particulier qu’est le bombardement de la ville de Guernica outrepasse l’événement. L’artiste toujours montre le monstre. C’est sa chose ou selon le terme de Jan Patočka son « objet ».

La proposition esthétique d’Olivier Grossmann et des Créatonautes prend ici tout son sens : il ne s’agit pas ici de simplement composer des objets et des animaux chimériques, par la juxtaposition techniquement adroite et tout à fait saugrenue de choses qui n’ont rien à faire ensemble. Chaque œuvre ouvre un univers, un monde particulier, au point que c’est à Gilles Deleuze (Logique du sens) et à sa notion de « plurivers » qu’il faudrait faire appel pour comprendre l’intention des Créatonautes. Que nous est-il permis de penser, d’imaginer, de concevoir pour rendre compte non seulement de l’état actuel du monde mais aussi de la capacité du monde à prendre conscience de lui-même, à se changer et à se transformer ?

Les images valent mieux ici que les longs discours. Prenons, par exemple, The Bacon Brain Burger : les ingrédients classiques des meilleurs burgers (steak haché, fromage, tomate, salade) sont insérés entre deux tranches de cervelle. On peut, au premier abord, penser qu’il s’agit là d’une œuvre de vegans militants. Or, nous ne sommes pas loin ici de Michel Journiac et de son idée que notre société de consommation est une nouvelle Eglise où nous sommes appelés à nous consommer nous-mêmes comme sacrifice suprême à notre propre félicité…

D’autres images sont beaucoup plus formelles : elle n’ouvre pas la porte à un métadiscours. Il en va ainsi de The Peanuts Cello, où une cacahuète prend la place du corps d’un violoncelle. Et là encore, notre esprit est soumis à l’inquisition diabolique de l’image : les Suits for cello de Bach interprétées par Mstislav Rostropovitch valent-elles mieux qu’une cacahuète ? Assurément que oui.

Les Créatonautes ne nous montrent pas seulement le monstre. Ils mettent notre esprit et notre raison en alerte sur la façon dont nous percevons le flux continu d’images, d’informations, de perceptions qui peuple désormais le monde. Ils nous offrent une pause, un stand-by, assez salutaire.

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